COSMOLECTURES : LE CONTINUUM GERNSBACK – William Gibson (1981)

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« Nous semblons condamnés à aborder le passé à travers notre propre imagerie pop et la vision stéréotypée que nous avons de ce passé, lequel reste lui-même toujours hors d’atteinte. »
Fredric Jamson

19040809050915263616191820 dans PUBLIFANUn photographe accepte la proposition d’un éditeur anglais de réaliser une série de clichés sur l’architecture américaine futuriste des années 1930-1940. Tandis qu’il traverse le pays en quête de ces vestiges d’un « rêve abandonné à un présent insouciant », il commence à avoir des visions d’une Amérique parallèle où les prédictions technologiques farfelues, décrites dans les « pulps » de science-fiction de l’entre-deux-guerres, se seraient réalisées.

À Hugo Gernsback, exilé luxembourgeois, auteur de deux romans et d’un nouvelle aujourd’hui illisibles, mais surtout éditeur passionné de vulgarisation scientifique, la science-fiction doit au moins trois choses : son nom, la création de deux magazines qui permettront l’éclosion de nombreux talents : Amazing Stories en 1926, puis Science Wonder Stories en 1929 et enfin l’attribution d’un prix littéraire décerné chaque année depuis 1953 aux meilleures œuvres de science-fiction [1] et de fantasy de langue anglaise. Une figure emblématique, en somme, à l’origine d’un vaste et durable héritage littéraire que Le Continuum Gernsback va s’employer à écorner.

Cette première nouvelle professionnelle, publiée par William Gibson dans la revue Universe, ne se rattache pas pleinement au cyberpunk auquel l’auteur fut longtemps associé. De fait, l’histoire se déroule à une époque plus ou moins contemporaine de son écriture, le début des années 80, et il n’y est encore question ni de Matrice, ni d’implants corporels. Néanmoins, les préoccupations esthétiques, historiques et sociologiques qui sous-tendent le récit, et préfigurent des œuvres plus tardives comme Identification des schémas, Code source et Histoire zéro publiées entre 2004 et 2013, ainsi que la portée de son message en forme de manifeste pour un renouveau de la science-fiction, en font une œuvre charnière dans la carrière de Gibson.

Avant tout, Le Continuum Gernsback apparaît comme une illustration ironique des décalages et des délires que peuvent engendrer notre tendance à réduire une culture au rang de pur cliché, d’image fantasmée conforme à un idéal qui n’existe plus, si tant est qu’il ait jamais existé. Ainsi en est-il, dans la nouvelle, de l’architecture Streamline Moderne [2], assimilée par l’inconscient collectif anglais, que personnifie ici le personnage de la responsable de collection Dialta Downes, à la vision idyllique d’une Amérique rétro-future, mais considérée par le narrateur comme le vestige ringard et poussiéreux d’un décor inspiré aux designers des années 30 par l’Empereur Ming en personne (en référence à l’ennemi juré de Flash Gordon dans les bandes dessinées d’Alex Raymond) et dont plus aucun Américain ne se soucie.

19040809050815263616191819 dans SCIENCE-FICTIONMalgré le regard très dubitatif qu’il porte sur le projet, le narrateur accepte le travail par désœuvrement. Il va bientôt se retrouver contaminé malgré lui par l’imagerie de science-fiction dont raffole son employeuse et être le témoin de plusieurs apparitions : ailes volantes géantes, autoroutes à quatre-vingts voies, versions alternatives de Metropolis… Autant de « fantômes sémiotiques » échappés des couvertures d’Amazing Stories illustrées par Frank R. Paul. Effrayés par ces visions d’un monde trop lisse et rutilant qui lui évoquent davantage les films nazis de Leni Riefenstahl que ceux de Lang et préférant un présent imparfait, plutôt qu’un futur antérieur érigé à la gloire d’une hypothétique société d’Übermänner américains, le narrateur trouve le salut grâce à la télévision, par laquelle il se raccroche à la réalité, en s’abreuvant de vieux films pornos et de faits divers sordides.

Mise en perspective avec les écrits de Bruce Sterling, publiés à la même époque dans son fanzine Cheap Truth, la nouvelle de Gibson peut également être lue comme la critique acide d’un certain courant de la science-fiction. Celui dont les auteurs s’obstinent à s’inscrire dans la tradition – initiée par Gernsback il y a plus de cinquante ans – d’une littérature d’évasion, vantant encore naïvement les mérites du progrès et la valeur indéfectible de l’Homo Americanus, sans proposer de véritable discours sur la société dans laquelle ils vivent. Exaspéré par ces sempiternelles aventures de space opera ou de fantasy « à la Tolkien » qui continuent de pulluler sur les présentoirs des librairies (et de remporter des prix !), un jeune auteur commence à ruer dans les brancards. Il va bientôt, lui aussi, pouvoir graver son nom dans l’histoire de la science-fiction, en lettres de silicium.

En dépit de sa brièveté, Le Continuum Gernsback offre une illustration lumineuse de notre propension à porter sur le monde un regard stéréotypée. Constat qui vaut également pour les amateurs de S.F. et leur penchant à se complaire dans une imagerie ou des thématiques séduisantes, parce que déconnectées d’une réalité jugée trop fade.

1. Prix que remporta Gibson en 1985 pour son premier roman : Neuromancien.
2. Le Streamline Moderne (ou style « Paquebot » en français), l’un des derniers avatars de l’Art Déco, connut son apogée vers la fin des années 1930. Il s’agit d’un style architectural caractérisé par des bâtiments aux longues lignes horizontales, contrastant avec des surfaces verticales incurvées, et l’utilisation de matériaux comme le chrome et le stuc. Les designers s’en sont également inspirés pour concevoir de nombreux objets de la vie courante (réveils, radios, jukebox…).

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